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Extrait "Ouest-France"
Nouadhibou, le port des illusions perdues
vendredi 17 avril 2009

Nouadhibou, le port des illusions perdues

AFP
Photo : AFP
Le port mauritanien est devenu un cul-de-sac. Les migrants ne peuvent plus guère passer aux Canaries.Ils échouent dans un centre d'accueil avant de retenter l'aventure.
Nouadhibou.De notre envoyé spécial
Les cayucos restent longtemps sur le sable, aujourd'hui, à Nouadhibou. Il y a trois ans seulement, les petits bateaux de pêche se glissaient en nombre au milieu du vieux cimetière marin emportant jusqu'à 800 migrants par jour vers les Canaries, à 750 km de là. C'est devenu difficile. Frontex, la force anti-migrants de l'Europe, veille avec ses vedettes, ses radars et les hommes de la Guardia Civil espagnole, qui patrouillent avec les policiers mauritaniens.

Pourchassés depuis 2005, au Maroc, les migrants sont d'abord descendus ici. À présent, certains partent de plus bas encore, de Saint-Louis ou de Dakar, au Sénégal, pour 2 000 km d'odyssée. Au final, l'Europe voit beaucoup moins d'Africains atteindre les Canaries (31 000 en 2006, 17 000 en 2007, 9 000 en 2008), mais où est la victoire ?

Au refuge des pêcheurs ouvert du temps de Port Étienne, avec sa stèle honorant les marins bretons échoués ici, jadis, le père Jérôme Otitoyomi Dukiya enterre à présent des naufragés des cayucos. Beaucoup d'autres, arrêtés en mer ou à terre, débarquent à « Guantanamito ». C'est le nom donné par les migrants au centre de rétention ouvert par les Espagnols, en 2006, une ancienne école désormais couronnée de barbelés et entourée de bidonvilles. « Au-delà de dix jours de mer, en arrivant ici, ils ne tiennent plus debout... », remarque Mamadou, qui coordonne l'action du Croissant-Rouge dans le centre.
Cinq sur cent atteignent les Canaries
« Mais les migrants ne se découragent jamais... », rappelle-t-il. Ils quittent « Guantanamito » au bout de deux ou trois jours et ils sont ramenés en bus à Rosso, le poste frontière sénégalais, ou au Mali. Puis ils retentent leur chance. Ils sont jeunes, moins de 25 ans souvent. Ils essaient un autre chemin, principalement la voie tragique entre la Libye et l'Italie, ou ils remontent ici, comme Aboubacar. En avril 2008, tassé dans une pirogue avec quatre-vingts compagnons, il avait réussi à atteindre Las Palmas... pour être aussitôt arrêté et renvoyé. Le jeune Malien, 20 ans, espère toujours : « C'est plus cher, beaucoup plus contrôlé, mais je vais réessayer. »

Les passeurs, les rabatteurs et les « capitaines » de pirogues ont augmenté les prix : il faut compter jusqu'à 1 000 € pour une traversée parfois bidon, le cayuco n'ayant plus de place. En ajoutant les arrestations musclées à terre et celles au large, pas plus de 5 % des migrants, estime-t-on, atteignent les Canaries. Nouadhibou est devenu un cul-de-sac. « Nouadhibou, port de passage, devient un port de blocage », comme dit le père Jérôme.

L'Europe y abandonne ainsi des dizaines de milliers de déshérités qui se bricolent une vie à demeure au milieu des quelque 120 000 habitants du cru. Danké, 30 ans, le frère d'Aboubacar, fait des petits boulots au port pour 500 ou 1 000 ouguiyas la journée (1,5 à 3 €). Mike, le Libérien, 31 ans, ne paiera pas un passeur avec ses 1 000 à 1 500 ouguiyas de manoeuvre. Il a fui la guerre de son pays, en 1990, est parti en Côte d'Ivoire, y a revécu la guerre en 2002. Il rêvait de la paix en Europe. C'est fini.
Le refuge du père Jérôme
Autour du port, derrière les portes des petites maisons de pêcheurs, s'est installée la misère et, avec elle, la prostitution et la méfiance créée par la police et ses indicateurs. Au détour des rues, apparaît pourtant un « resto-immigrants », le panneau de l'association des Ghanéens, des Nigérians.... Même bloqués ici, les migrants gardent l'énergie de leurs aventures héroïques... Et c'est par centaines qu'ils vont et viennent dans le refuge insolite du père Jérôme.

Le centre est financé principalement par le Secours catholique. Il alphabétise trois classes de trente; enseigne le français, l'anglais et l'espagnol, une centaine d'élèves pour chaque langue ;forme à l'informatique, à la cuisine, à la couture ; organise des réunions-débats sur le sida, l'immigration ; paie un forfait à un médecin et un avocat pour soigner et défendre ; offre une boîte postale, du micro-crédit, quelques chambres, une bibliothèque, des rencontres culturelles...

Nana rêve de France
Le groupement des femmes El Fatima est né de là. Elles sont treize et se retrouvent tous les après-midi pour teindre, coudre, broder les vêtements qu'elles vendent en boutique. Certaines comptent repartir dans leur pays et lancer leur activité.

Nana n'en est pas là. Elle est Congolaise, elle a 20 ans. En 2006, elle a fui son Kivu en guerre et perdu sa famille. Elle est ici depuis deux semaines et se gave de formation : informatique, espagnol, anglais... Elle rêve de France, qui lui barrera sûrement la route. Mais qui peut l'arrêter ? Qui peut arrêter les migrants de Nouadhibou et d'ailleurs ?

Michel ROUGER.